De la non concordance des temps ou Quand la phase de potentialisation semble s’étirer à l’infini

« Tu exagères. » Faut-il se limiter dans la limitation (cf. hexagramme 60) ? « Le tact dans l’audace, c’est de savoir jusqu’où ou peut aller trop loin. » (Jean Cocteau). Par rapport à qui, à quoi ? Le décor est ainsi planté.

Pousses sortant de terreLire, écrire, vivre. La verbalisation peut constituer en elle-même une actualisation, quelque forcément imparfait que puisse être le résultat – imparfait, donc perfectible, ce qui est dans l’ordre des choses. Je ne crois pas qu’il faille attendre d’avoir des certitudes pour exprimer ses doutes. Je ne crois pas non plus que lire et apprendre garantissent l’accès à la connaissance – non que l’étude soit inutile, mais apprendre ne suffit pas pour comprendre et avoir compris ne présume pas de la capacité de l’individu à intégrer un savoir. Le savoir s’emmagasine, la connaissance n’est rien sans sa mise en application (on a évoqué plusieurs fois ici l’hexagramme 45, le Rassemblement, selon Thomas Cleary, qui incite à faire le lien entre ce que l’on a intégré et les actes que l’on pose). Chercher, c’est peut-être déjà avoir trouvé ; peut-être que l’on ne cherche que ce que l’on a déjà trouvé : en réalité on chercherait plutôt les moyens d’actualiser, de porter à l’extérieur une évidence qui ne pourrait s’exprimer qu’au travers de nos actes humains, au présent, dans le monde qui nous entoure et nous concerne. L’écriture et la parole, comme le silence et la musique, participent de ce processus, aussi bien au niveau individuel qu’au niveau collectif, comme des étapes premières de matérialisation de l’imperceptible (à l’occasion, on parlera de la pensée matière et énergie, en partant des écrits de Krishnamurti). Sans l’intention de « pousser vers le haut » (cf. hexagramme 46), aucun risque – aucune chance – de traverser l’écorce pour accéder à l’essentiel (cf. la Percée décrite par l’hexagramme 43, même si la percée est ici cause plutôt qu’effet – mais cause et effet ne sont-ils pas aussi imbriqués que Yin et Yang, condition d’existence l’un de l’autre ? "Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries que mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes." (Devise shadok)D’ailleurs on désigne aussi l’hexagramme 43 par « Résolution »). L’être humain met de longues années, toute sa vie peut-être, à apprendre à marcher, et à certains égards nous sommes tous boîteux. Au nom de cette perfectible imperfection fondamentalement humaine, prendre le risque d’écrire couramment est naturel, voire nécessaire. Si la Voie, c’est le chemin lui-même, alors nos erreurs participent de notre connaissance, innée ou acquise. C’est très Shadok comme approche : « Plus ça rate, plus on a de chances que ça marche ». Faire (ou écrire)  des « bêtises », c’est se donner les moyens de prendre conscience de la part d’erreur, mais aussi et simultanément, de la part de justesse contenue en soi. C’est assumer le fait que ce que l’on écrit, avec toutes ses données approximatives ou erronées, pourra peut-être faire miroir, directement ou en creux, à la pensée qu’un autre cherche à formuler. Écrire est un risque (vivre aussi) ; et ce risque est une chance.

"Un Jour sans fin", affiche du film de Harold Ramis (source image : www.allocine.fr)« Tout est bien, pourvu que ça change ». , dit le héros du film de Harold Ramis Un Jour sans fin. Goûter le bonheur d’une pratique de quelque chose (ou de rien) – écrire, créer, bouger, danser le silence ; cuisiner peut-être, ou passer la serpillère ; peut-être même ne rien faire. Au niveau où s’acte la transformation intérieure et extérieure qui permet de se rapprocher de soi (et par là-même, des autres), peut-être bien que « tout est Un », d’où l’intérêt de la pluridisciplinarité, qui présente aussi, en qualité de base, l’avantage d’éviter de s’ennuyer (par parenthèse, on peut s’étonner que notre société, dont les penseurs de tous bords s’accordent à dire qu’elle est en perpétuelle mutation, ait tellement peur de ceux qu’elle qualifie d’instables : être en mouvement perpétuel dans un environnement à géométrie variable, n’est-ce pas au contraire une forme sinon de sagesse, du moins de maturité, reflet d’une adaptabilité permettant de coller à la réalité du cadre, quelques dérangeantes que puissent être les conditions de cette adaptation ?). Abolie la séparation (à chacun de redéfinir le terme pour lui-même), le corps, l’âme et l’esprit évoluent – ou tendent à évoluer – dans le même effort. Déjouer le mental grâce au Yin Yang du corps, en déplaçant l’attention et en altérant (qu’est-ce qui devient autre ?) la qualité de cette attention ; apaiser le cœur par la prise de conscience et la contemplation du Yin Yang dans la nature, à transposer par analogie à tous les domaines qui nous concernent ; apprendre à voir et à sentir la beauté universelle qui habite certaines œuvres majeures de l’histoire de l’art ou le dessin rapide qu’un inconnu a, par oubli de ses propres limites, laissé passer au travers de lui un soir de rien du tout ; autant de moyens ou de stratégies pour recréer les liens entre les différents niveaux de ce que nous sommes, autant de façons d’expérimenter un peu de l’infinité des modalités possibles du mouvement-changement pour plonger à plein corps dans  l’expérience de la vie et y puiser de quoi devenir toujours plus intensément ce que l’on est. Et agir en accord avec ce niveau de réalité.

Comment passer du Yin au Yang ?Tout se transforme. « Oui, mais… » Tout ça, bien souvent, ne nourrit pas son homme – ni sa femme. C’est un fait, on en prend acte. Et on fait le choix de ne pas s’en émouvoir outre mesure, gage de la liberté de pensée, de parole et d’action – condition de réalisation d’un acte véritable et, partant, d’une vie véritablement humaine. A propos d’acte, la réalisation d’un projet de vie juste par rapport à ce que l’on perçoit comme étant possiblement « notre vraie nature » peut demander beaucoup d’efforts, et des solutions que l’on trouve parfois d’autant mieux qu’on les cherche moins (en tout cas, les moyens d’investigation ordinaires se révèlent en général complètement inappropriés en eux-mêmes). Là se pose concrètement la question du vrai ou faux Yin Yang ; car si la phase Yin porte en germe le Yang et son impulsion créatrice, il convient de laisser l’embryon grossir suffisamment pour être viable une fois porté à l’extérieur. Or si ce sont les mêmes principes qui sous-tendent la genèse et le développement de toute création, selon des phases approximativement similaires (que l’on pourra rapprocher de ce qui est désigné dans le Yi King par « les quatre qualités du Ciel-Terre », à savoir : initialisation, essor, récolte, engrangement), rien ne dit dans le programme si la gestation est de sept jours, neuf mois ou quatre ans. S’agissant d’actes ou d’actions qui permettent à l’individu de s’accomplir au travers de décisions conscientes, le temps nécessaire au développement de l’enfançon est plus qu’élastique. Nous plaçant dans un temps Yin, un peu (?) avant la manifestation, les choses n’obéissent pas à la logique du temps linéaire. Pourtant les contingences de la vie moderne exigent parfois des « résultats ». Le temps de la réflexion et des recherches préparatoires est déjà trop souvent écourté dans tous les domaines, car « le temps, c’est de l’argent » (et nous n’avons pas tous les mêmes valeurs). C’est dire combien la tentation de découragement ou la présomption d’impossibilité peuvent être grandes pour qui désire profondément (ré)accorder sa vie au diapason de la dynamique interne du Wu Wei ; agir et non plus faire suppose-t-il d’être affranchi totalement des contraintes du temps, et dans quelle mesure cela est-il possible dans un monde à trois ou quatre dimensions – et plus si affinités ?

Horloge astronomique et vitraux de la cathédrale de StrasbourgDigression déambulatoire. La cathédrale de Strasbourg compte parmi les édifices religieux les plus majestueux, riches et mystérieux de France. Tentons de suivre le sens de la visite : dans une église ainsi « orientée », c’est-à-dire dont l’entrée principale se situe à l’ouest, prendre à gauche en entrant par l’entrée monumentale et suivre le chemin de la lumière, dans le sens des aiguilles d’une montre. Nos pas nous mènent naturellement à la grande horloge astronomique qui jouxte le chœur. Cela vaut le coup d’attendre que sonne l’heure (à chacun de voir quelle heure est la bonne – la temporalité juste n’est-elle pas intérieure ?). Alors des personnages allégoriques avancent, se rencontrent et se séparent ; des plateaux tournent ; des objets avancent et d’autres reculent ; un marteau frappe sur une cloche ; ça bouge, ça fait du bruit, c’est amusant et c’est beau. L’objet s’anime : est-ce à dire qu’il prend âme ou qu’il se met en mouvement? Prend-il vie ? Est-ce que se mettre en mouvement est cause ou effet de la présence d’une âme ? Faut-il une âme pour se mettre en mouvement, et tout mouvement est-il habité de l’intérieur ? L’âme est-elle à l’intérieur ? Ce qui bouge à ce moment précis serait-il (est-il, fut-il, sera-t-il) différent en un autre temps, parmi d’autres personnes, qui seraient là pour d’autres raisons (que d’autres raisons ne comprendraient pas) ? Qu’est-ce donc qui se met en mouvement, qu’est-ce qui s’anime, vraiment ? Ce mouvement vient-il « du dedans » – du dedans de qui ? de quoi ? Notre perception du mouvement (comme du temps) à l’extérieur est-elle altérée (est-ce la faute de l’autre encore ?) par une pulsation intérieure avec laquelle elle résonnerait de manière plus ou moins harmonieuse ou dissonante selon les moments ? Le moment est-il relatif ? à qui, à quoi ? Question subsidiaire : être relatif crée-t-il du lien (entre les êtres, par exemple ?) ? Être-relatif comporte-il une part d’être-dépendant ? Le lien crée-t-il automatiquement une forme de dépendance ? La relation de cause à effet est-elle relative ? réversible ? inversable ? Tout ça pour une histoire de cloche.

Retour à l’instant présent. Le vrai sujet de ce texte, c’est le temps. Le temps apparent et le temps réel. On pourra y revenir. Les préalables sont peut-être un peu longs. C’est que le temps dont il est ici question, ce n’est pas de l’argent. On ne le comprendra pas en voulant le délimiter, puisqu’il est sans début et sans fin. Ou pire (ou mieux) : « sans commencement, il y a une fin », est-il écrit quelque part dans un Yi King, peut-être à propos du vent, dont nul ne sait où il commence, et dont on réalise parfois qu’il soufflait au moment où il s’arrête, où il s’est arrêté (cf. hexagramme 57, qui évoque l’action douce et pénétrante du vent et le processus par lequel est rendu visible l’invisible). Le présent, comme le passé, se définit ici au travers d’un futur antérieur qui parle de ce qui n’est plus. Finalement, on est bien dans le sujet. L’horloge astronomique de Strasbourg est recouverte de nombreuses inscriptions décoratives, faisant référence à des notions astronomiques, ésotériques ou alchimiques. Un certain nombre de ces images textuelles parlent du temps et peuvent être lues de diverses façons. Par-delà la langue des oiseaux chère aux cercles maçonniques, ces locutions deviennent autant de passerelles proposant à notre conscience objective de faire un saut vers une incapacité quantique de savoir ce qu’est le temps.

Penser ou sentir le monde. « Un arbre qui tombe fait beaucoup de bruit, pourtant personne n’entend la forêt qui pousse », dit le proverbe japonais, indien, chinois, gascon ou bantou. Mais le bruit, c’est comme la couleur : à force de liens et de sauts, s’interroger sur la perception conduit dangereusement près du vide, tout au bord : qui nous dit si le bruit existe sans l’oreille qui l’entend ? Si j’arrête de respirer, si je me tiens immobile totalement, à l’extérieur comme à l’intérieur, est-ce que le temps continue à s’écouler comme si rien était ? Le monde dans lequel je plonge pendant mon apnée inspiratoire ne connaît pas le va-et-vient de la respiration ; nul aller n’appelle nul venir, et l’expir n’existe pas, et la mort même n’est rien puisque, en-deça de l’argumentation stoïcienne, cette réalité là n’est pas assujettie au Yin Yang de la respiration ; alors, si je n’expire pas, plus jamais, est-ce que je me rapproche de la vie éternelle – ni début, ni fin -, en échappant au dernier souffle, dans un silence ignorant du premier cri ?

« Être exagéré, v. passif. Aller au-delà de la mesure, la dépasser » (Larousse). Je ne suis pas sure que la voie du milieu suppose ou même supporte la tiédeur. Danser avec ses limites permet d’en transformer l’irréalité. « Une fois qu’on a dépassé la mesure, il n’y a plus de limite », aurait écrit Euripide – j’étais persuadée que c’était Saint Augustin, lui qui affirme par ailleurs que « La  mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. » Merci de votre attention.

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