A Yo Ou (contre la tentation de la pensée unique)

Il était une fois un saint derviche à qui l’on avait révélé le mantra suprême qui peut, si on le répète le plus souvent qu’il est possible, conférer tous les pouvoirs surnaturels que l’exercice de la sagesse permet en ce monde.

Il marchait le long d’un fleuve, perdu dans ses pensées.

« A YO OU, A YO OU, A YO OU… », répétait-il à chacun de ses pas avec application et conviction.

En regardant le fleuve couler, la pensée lui vint que peut-être, un jour, il pourrait marcher sur les eaux, à l’exemple de tant de sages avant lui, par la grâce de ce mantra.

Soudain, son attention fut attirée par une sorte de plainte lointaine qui montait d’une île sur le fleuve.

En avançant, il put enfin distinguer le son de la voix qui chantait : « O YA OU, O YA OU, O YA OU… »

« Ce n’est pas là le mantra véritable, pensa-t-il aussitôt. Quel malheur de perdre ainsi tant d’énergie faute de connaître la vérité ! »

Et il aperçut un pauvre hère assis devant une butte qui, tout en tissant, chantait simplement : « O YA OU, O YA OU, O YA OU… »

Pris de compassion, son zèle s’enflamma et il courut au plus vite pour remettre sur le droit chemin celui qui, sans doute par ignorance, s’égarait ainsi loin de la vérité.

Apercevant une barque sur la berge, il monta dedans, rama vers l’île où il accosta. Puis il s’adressa à l’ermite solitaire :

« Frère, j’ai entendu au loin ta prière, et je suis venu t’enseigner le mantra véritable. Ce que tu chantes n’est pas juste, et il n’est pas bon que tu perdes ainsi tout le bénéfice de ta prière. La véritable formule qu’il convient de répéter est, tous les anciens sages l’attestent, « A YO OU, A YO OU, A YO OU… »

« Ah ! Merci, frère, de t’être donné tant de peine pour moi », répondit le pauvre homme. Et il raccompagna le derviche jusqu’à la barque.

Celui-ci ramait en direction du rivage. Il entendait monter dans l’air le mantra véritable « A YO OU, A YO OU, A YO OU… » et il avait une grande satisfaction d’avoir pu rendre service ainsi, grâce à Dieu, à cet inconnu auprès duquel, il n’en doutait pas, la providence l’avait envoyé pour son édification.

Quand, soudain, il entendit : « O YA OU, O YA OU, O YA OU, O YA OU… »

« Ah ! se dit-il, toute cette fatigue pour rien ! Vraiment il est dur et pénible d’enseigner la vérité. Voilà cet homme retombé déjà dans l’erreur… mais enfin, j’ai fait ce qui était mon devoir pour lui. »

Cependant, le chant s’était tu.

Le derviche ramait toujours, et il avait fait la moitié du chemin lorsqu’il vit, venant vers lui en marchant sur les eaux, le pauvre hère qui lui dit :

« Frère, je ne me rappelle plus très bien ce qu’il faut dire. Comment est-ce déjà ? »

(D’après une tradition orientale populaire. Cette histoire figure également dans d’anciens manuscrits derviches. – C’est ce qui est noté en référence sur l’exemplaire papier dont je dispose).

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