Rencontre avec un homme remarquable ou Comment déjouer l’obstacle sur le chemin du changement

Aujourd’hui, j’ai eu la chance incroyable de rencontrer Pierre Rabhi. Il faut voir la lumière dans les yeux de cet homme, la simplicité de sa présence, la justesse de ses mots ; et le rayonnement indicible de son cœur, à en pleurer de gratitude. J’ai assisté à une interview qu’il accordait au journal Soleil Levant. J’ai écouté avec attention, trop émue du reste pour avoir envie de dire quoi que ce soit. Aujourd’hui, j’ai rencontré un homme véritable.

Oscar Wilde a dit que « Le progrès n’est que l’accomplissement des utopies ». Sans le rêve originel qui permet d’oser une idée nouvelle, aucune évolution n’adviendrait jamais. Or la société dans laquelle nous vivons a tôt fait d’étiqueter marginaux et inadaptés tous ceux, hommes et femmes, qui disent leur rêve d’un monde meilleur, leur désir de vivre autrement que sur le mode diabolique du produire-consommer-mourir. L’utopie ne fait pas vivre son homme – ni sa femme. Certes la vraie richesse est, comme la beauté, intérieure – mais à l’extérieur, le philosophe crève la dalle. Soit. Pierre Rabhi propose des solutions pratiques pour faire manger les pauvres et les idéalistes ; on peut avoir à peiner un peu pour cela – mais si la liberté est à ce prix…

Pierre Rabhi n’hésite pas à affirmer ses utopies et ses craintes pour la planète, sans complaisance, sans affectation, sans cruauté non plus, avec une bonté infinie, et un espoir fou qui nous contamine parce qu’il prend appui sur des actions concrètes. « Ton véritable devoir est de sauver ton rêve », a dit Giacometti. Pierre Rabhi incarne ses rêves jour après jour. Dans sa propre vie d’abord, puis par des projets dont il est l’initiateur, tels le mouvement des Colibris ou Terre et Humanisme, il témoigne avec clarté qu’il est possible de mettre sa vie en cohérence avec ses idées et ses désirs profonds. Je pense ici, une fois de plus,  à l’hexagramme 45, « Le Rassemblement », dans la traduction de Thomas Cleary, dont voici un extrait :

Hexagramme 45, le Rassemblement«Il importe d’avancer pas à pas sur le terrain de la réalité avant de pouvoir la parfaire. Connaître sans agir, c’est méconnaître – qui pourrait alors parvenir à la fortune ? « Trouver une direction est bénéfique », dit le texte. La seule valeur de la connaissance réside dans son application.»

Certains propos de Pierre Rabhi résonnent étrangement avec mes études et questionnements des dernières semaines. Cela me remplit toujours d’une forme d’émerveillement sacré de voir combien la vie nous envoie des réponses parfois étonnamment claires et directes à nos questions, au travers de situations du présent qui déjouent notre soif de résultats en se faisant passer pour anodines. J’y vois un exemple de la manière dont se manifestent les synchronicités et coïncidences suscitées par la pratique du Yi King (que je considère dans ce sens comme un art énergétique au même titre que certaines pratiques corporelles). Il ne s’agit pas de voir des signes partout, mais d’être (fondamentalement) ouvert au foisonnement de potentiels que la vie nous sert chaque jour sur un plateau ; le Yi King nous aide à nous défaire de nos œillères et à développer l’ensemble de nos perceptions, pour une meilleure com-préhension (littéralement : prendre en soi) de notre environnement.

Hexagramme 39, L'Obstacle ou ObstructionAinsi, au cours des dernières semaines, j’ai buté à plusieurs reprises sur l’hexagramme 39, généralement nommé « L’Obstacle » ou « Obstruction », qui parle d’une difficulté (réelle, mais à laquelle on accorde peut-être trop d’importance) à voir mais surtout à avancer (par opposition à « L’Opposition », hexagramme 38, qui parle d’une difficulté à voir et d’une tension entre l’intérieur et l’extérieur qu’il s’agit de résoudre). La stratégie préconisée dans les textes de l’hexagramme 39 consiste d’une part à élever son point de vue et d’autre part à effectuer un mouvement d’intériorisation et d’introspection pour commencer par favoriser la dissolution de la partie de l’obstacle, souvent bien plus importante qu’on ne le croit, qui se trouve en nous-mêmes. Se remettre en question personnellement, sincèrement et en profondeur, va permettre d’ouvrir de nouvelles possibilités dans une situation qui semble complètement bloquée. Je dois avouer que cet hexagramme 39 correspond assez exactement à ce que je ressens quand je considère l’état actuel du monde, tant du point de vue de l’écologie que du niveau général de conscience, et que cela me rend parfois très pessimiste sur mon propre devenir, que je vois intimement lié à ma vision du monde.

Comme en écho à cet hexagramme 39, j’entends ce jour Pierre Rabhi affirmer : « L’être humain est son propre obstacle ». Il y a en chacun de nous des éléments archaïques que nous n’avons pas dépassés et qui nous empêchent d’évoluer. Si nous voulons changer cette société, il faudra impérativement que nous commencions par changer en tant qu’individus, sinon aucun changement réel ne pourra se faire.

Un des obstacles majeurs réside dans la vision fragmentaire, de la planète autant que des hommes, qui est « enseignée » à l’enfant dès son plus jeune âge et aggravée par l’imagerie issue des technologies de pointe. Or si on considère la planète d’un point de vue global, il n’y a au départ « rien qui soit contre rien ;  c’est une globalité une et indivisible. » Les éléments qui composent le monde  sont interdépendants, indissociables. Si on les dissocie, cela génère une fragmentation préjudiciable à l’ordre global. Les humains ont fragmenté ce qui n’était pas fragmentable, gouvernés par un « tribalisme sécuritaire » qui pousse chaque groupuscule à se réfugier derrière ses frontières, parce que chacun cherche sa sécurité. La peur gouverne le monde et empêche l’individu d’avancer ; la structure de l’hexagramme 39 pourrait être lue ainsi, du point de vue des trigrammes, puisque le trigramme de la montagne, suggérant l’idée d’une immobilisation, y est associé au trigramme de l’eau, qui en énergétique chinoise représente ce qui structure mais aussi ce qui sépare, en soi et hors de soi, et toutes nos peurs conscientes ou inconscientes, notamment celles liées à la construction de la personnalité, qui dans ses aspects négatifs évoque les problématiques de l’ego. C’est notre peur profonde qui est à l’origine du principe de fragmentation et qui sert d’alibi à tout ce qui est négatif, sous prétexte d’apporter de la sécurité (exemple : pourquoi fabrique-t-on des armes ?). D’où l’importance, pour Pierre Rabhi (et je partage largement ce point de vue), des actions auprès des enfants, qu’il faudrait éduquer à l’unité et à la complémentarité, et pas à l’opposition et à la peur.

Taijitu, symbole du Taï Chi ou du Yin YangLe Yi King (et tout ce qu’on regroupe sous l’appellation « philosophie du Tao » ou « philosophie du Yin Yang ») décrit les fluctuations entre des polarités opposées. Cette transformation permanente du Yin au Yang et du Yang au Yin est présente comme une pulsation universelle dans notre monde de dualité. Quand on parle de vrais ou faux couples Yin Yang, comme le fait Thomas Cleary dans son introduction au Yi King de Lieou-Yi Ming, on entend en général établir une distinction entre la dualité, qui correspondrait à une loi naturelle du vivant, et le dualisme, qui serait une forme d’enkystement auquel l’esprit analytique occidental serait condamné depuis Descartes (en gros). On peut toujours débattre sur les rapports entre dualité et dualisme ; toujours est-il que je rejoins Pierre Rabhi quand il dit que notre vision reste divisée et que nous vivons dans un système dualiste entretenu comme tel par une vision globale de la planète qui permet que l’on puisse considérer une minorité comme inférieure par rapport à une autre – par exemple, l’infériorité implicite de la femme par rapport à l’homme, fait accepté par l’inconscient collectif depuis la nuit des temps, et auquel il faudra bien que nous, hommes et femmes de tous les pays, arrivions massivement à faire un sort un jour.

Dualité ou dualisme, fragmentation, division s’opposent à « l’unité absolue du genre humain » (je reviens à mes notes). Pourquoi sommes-nous tant divisés ? Il faudrait commencer par donner aux enfants une éducation et une perception de leur spécificité qui ne soit pas teintée de la notion d’opposition. Actuellement, « moi-même je suis divisé en moi, dit Pierre Rabhi. Je suis dans mes dualités intérieures, je suis un champ de bataille. » Et aussi : « Si nous ne travaillons pas à l’unité de nous-mêmes, comment pourrons-nous travailler à l’unité dans le monde ? » Et encore : « Le premier chantier, c’est moi. »

Le reste de mes notes concerne notamment les actions concrètes entreprises par Pierre Rabhi au travers des différents projets qu’il a initiés et de la « campagne sans candidat » qui va être menée par les Colibris parallèlement aux présidentielles. Le journal Soleil Levant expliquera ces choses bien mieux que je ne saurais le faire, dans un article qui paraîtra dans le numéro de juin 2011. Je terminerai donc ce memento personnel sur cette phrase de Pierre Rabhi qui remplit de joie mon âme d’artiste et mon cœur de femme :

« L’écologie doit réintroduire l’émerveillement. La politique ne parle jamais de la beauté. Je ne me bats pas seulement parce que l’arbre est vivant, mais parce qu’il est beau. »

Toute ma gratitude à Pierre Rabhi pour m’avoir montré qu’il est possible d’avoir une conscience aiguë de la beauté et de la maladie du monde et pourtant, de vivre. Merci.

Tout ma gratitude aussi à Jacques Durand, du journal Soleil Levant, pour m’avoir permis de vivre l’expérience de cette rencontre, à un moment de mon parcours où chaque événement peut être déterminant. Merci.

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