Temps, temporalité, temporisation

En prolongement de l’atelier Yi King du 1O mai à Avignon, voici quelques éléments de réflexion issus d’un texte passionnant écrit par Thomas Cleary en introduction à sa traduction du Yi King de Lieou Yi-Ming (version taoïste qui fait écho au Secret de la Fleur d’or dont nous devons également une traduction du chinois vers l’américain à Thomas Cleary).

Comme j’évoquais des événements récents qui me faisaient prendre conscience que l’on ne pouvait prétendre instaurer le nouveau en utilisant les moyens de l’ancien (incitation à méditer sur les hexagrammes 49, 50, 51, 24 – nous reviendrons probablement sur le thème du nouveau et du renouveau dans un prochain atelier), et en réfléchissant sur le sens à donner à l’évolution d’une situation relatée par une participante à l’atelier, nous nous sommes interrogés sur ce que pouvaient signifier « une attitude nouvelle », se libérer du connu, agir et non pas réagir… et aussi sur ce que pouvait être cette adéquation aux flux énergétiques de l’instant, en pratique : comment faire corps avec son présent ?

« Les mots servent à exprimer les idées. Quand l’idée est saisie, oubliez les mots », nous dit Tchouang Tseu. Les messages du Yi King, tout comme la dualité, le Yin Yang, les injonctions à faire ou à ne pas faire, revêtent souvent un caractère contradictoire, sur le plan intellectuel. Or, à un certain niveau, ou plutôt sur un certain plan (de réalité), les paradoxes se résolvent d’eux-mêmes, spontanément (la spontanéité est une des plus hautes qualités humaines pour les anciens Chinois, attribut de celui qui a su recontacter sa vraie nature et rester dans la permanence de cet éveil ; un hexagramme parle de la spontanéité : le 25).

Comme nous n’avons pas le bonheur de connaître l’illumination, les mots constituent parfois un support de départ efficace pour tenter de pénétrer le sens de ce qui nous permettra peut-être un jour de nous en libérer. Aussi me semble-t-il utile de partager ici ces quelques extraits de l’ouvrage cité plus haut pour alimenter notre réflexion. Je reviendrai probablement sur certaines de ces notions  au cours de la conférence du 30 mai sur le principe féminin dans le Yi King, dans le cadre du Festival Être et Bien-Être à Avignon.

« Dans la philosophie du Yi King telle qu’elle s’applique à la pratique du taoïsme, le temps se caractérise par le changement, et les « temps » particuliers sont décrits au moyen des relations spécifiques existant entre les forces opposées ou complémentaires qui interviennent au cours de ce flux. Le temps linéaire, tel qu’il est représenté par la succession des quatre saisons, est utilisé comme une métaphore du « temps » propre au développement humain ; mais les textes taoïstes précisent bien qu’il s’agit  seulement là d’une métaphore, et que le « temps céleste », la relation entre la condition présente de l’individu et ses plus hautes potentialités, ne constitue pas une progression linéaire du même ordre que le temps terrestre. Aux yeux des taoïstes, s’harmoniser avec le céleste dans la vie humaine équivaut à prendre en compte chaque « temps », chaque combinaison de relations et de possibilités, de manière à parvenir à un juste équilibre entre les énergies essentielles et leurs modes de manifestation (…)

Le « moment opportun » semble correspondre au temps où il convient de faire ou d’accomplir ce qui doit être fait ou accompli, au temps où une chose devient possible, voire nécessaire, en raison d’un concours approprié de circonstances. Le texte évoque aussi le rythme juste, le temps de l’action et de l’inaction – l’harmonie avec l’instant au moyen d’une adaptation passive ou active à la situation présente, pour progresser sur la ligne optimale du développement. Selon Lieou, le Yi King fut composé afin de favoriser l’appréciation de la qualité propre à chaque instant et de ses implications, en vue de pratiquer l’agir ou le non-agir (…)

Le Yi King [est considéré comme étant] à l’origine d’un triple processus. Comprendre les représentations de la transformation dans le Yi King, c’est accéder aux principes de la transformation, soit à ceux du « Ciel » – au sens où l’homme se rattache au dessein de l’univers. Comprendre les principes universels du changement, c’est être capable de pratiquer le Tao : ces principes se reflètent alors dans les possibilités de l’esprit, considéré comme le maître intérieur de l’être humain (…)

[Par] le lien de la compréhension et de l’action, de l’éternel et du temporel, (…) l’humanité peut trouver sa place et sa fonction dans la structure d’ensemble de la vie. »

Un dernier passage à méditer, extrait du Livre de l’Équilibre et de l’Harmonie auquel Thomas Cleary se réfère à plusieurs reprises :

« Pour saisir et approcher les changements avec succès, il convient de connaître le temps ; pour connaître le temps, il convient de comprendre les principes ; pour comprendre les principes, il convient d’être ouvert et tranquille. Lorsqu’on est ouvert, l’esprit est clair ; lorsqu’on est tranquille, l’esprit est pur. Lorsqu’on est imprégné de pureté et de clarté, les principes du Ciel apparaissent dans leur évidence. On peut voir les changements du Ciel par l’observation de la transformation ; on peut comprendre le flux et le reflux du temps par l’observation des formes ; on peut discerner le vrai et le faux en observant chez les êtres leurs manifestations concrètes. »

Tous extraits issus du Yi King traduit par Thomas Cleary du chinois à l’américain à partir de la version de Lieou Yi-Ming (traduction de l’américain au français par Zéno Bianu), éditions du Rocher, 1986 (1994 pour la traduction française).

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